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raconter l'histoire pour transformer l'avenir

Interview exclusive de l'auteur et réalisateur Gérard Théobald par Africavi Info

Dans un monde en quête de repères, où le passé et ses cicatrices continuent de façonner le présent, certaines voix s’élèvent pour éclairer les chemins complexes de la mémoire. Gérard Théobald est de celles-ci. Réalisateur et auteur dont l’œuvre est dédiée à la « Mémoire partagée » des peuples afro-descendants, il nous invite à un voyage essentiel au cœur des récits souvent tus de l’esclavage et de la colonisation.
Pour lui, comprendre hier est la clé pour bâtir un demain plus juste. La rédaction de votre média en ligne Africavi Info a eu le privilège de recevoir cet homme engagé dans une interview exclusive qui promet de transformer notre regard sur l’histoire. Bonne lecture !

1- Bonjour Monsieur Gérard Théobald, pourriez-vous nous présenter votre parcours et vos activités professionnelles ?
En première réponse, je pratique le métier que je souhaitais dès l’âge de 5 ans. Je l’exerce, aussi avec cette vision de l’enfant que je fus qui désirait découvrir le monde. Après mes études de cinéma et les stages qui validaient les années d’études, mon premier employeur fut la télévision de la France d’Outre-mer. Celle-ci existait à l’instar de la télévision des régions françaises. Bien que distincte, l’une ou l’autre s’intéressait à la localité, à  » leur territoire « , sans se soucier en particulier de lier les personnes à des régions extérieures audit territoire, sans se soucier de lier la mémoire des personnes sur la localité à un ensemble. Le monde se lisait ou se voyait de manière duale :  » les Blancs et les Autres  » ou  » les Autres et les Blancs  » En complément, le Blanc était la référence à la lecture du monde et il était la mémoire du même monde.
Cette réduction du monde est inconvenable. Elle est excluante. Elle est « confrontative ». Je commence ma carrière sur cette observation … J’ai filmé ou photographié pour montrer le fondé ou l’infondé.

2- Votre œuvre est profondément ancrée dans le concept de la « Mémoire partagée ». Quel a été le déclic ou l’événement fondateur qui vous a poussé à explorer cette thématique avec une telle intensité, notamment celle des populations héritières de l’esclavage et de la colonisation ?
Ainsi, le déclic s’inscrit dans la discrimination et la ségrégation. Les sociétés de l’Outre-mer français sont des illustrations du classement du genre humain comme furent ces illustrations en Afrique « Occidentale ou Équatoriale » française. Bien que les modèles aient explosés, il reste encore à ce jour des comportements, des esprits et des souvenirs dont l’ancrage se situe dans l’esclavage, la colonisation et le travail forcé.
Il est intéressant de constater sur les localités que ces époques ont donné naissance à des sociétés nouvelles aux codes d’une exploitation de l’homme par l’homme très structurée.

3- Dans votre parcours de réalisateur et d’auteur, y a-t-il eu des rencontres ou des témoignages particulièrement marquants qui ont façonné votre compréhension et votre approche de cette mémoire complexe et parfois douloureuse ?
Oui… Il y a quelques décennies à l’issue d’une conférence, une dame est venue me rencontrer. Elle souhaitait savoir si son histoire pouvait fait l’objet d’un film. Je ne réponds jamais à cette sorte d’interrogation car il faut du temps pour apprécier une idée, l’imaginer en images et de fait penser les dialogues. L’histoire de cette femme était installée dans le champ esclavagiste, en particulier, de celui de la rupture familiale, qui nourrissait le « détenteur légal » de ces personnes car il louait ou il vendait les membres de la famille selon ses besoins pécuniers.
Or, cette dame me parlait d’une séparation douloureuse qui fut vécue au moment de l’esclavage qui la touchait personnellement et cette histoire se poursuivait au moment de notre rencontre.
L’histoire reposait sur des éléments forts : la séparation familiale, en particulier maternelle, la déchirure amoureuse et la mise en distance qui prévenait du non-retour. Les descendants des personnages principaux de cette situation d’antan, se sont retrouvés au XXI° siècle à vivre, de nouveau, la séparation familiale, la déchirure amoureuse et la mise en distance. Il y avait juste un élément qui modernisait l’histoire. Les parents se suivaient. Le père suivait la mère, et inversement. Le fait troubla les parents qui firent une thérapie.
Hé bien, cet exercice révéla que les parents étaient descendants de cette famille qui fut éclatée par une vente et des enfants vendus.
Aujourd’hui, je peux répondre que cette histoire fait l’objet d’un script lequel est sujet à une production.

4- Vous avez mis en lumière des récits souvent tus ou minorés. Quelles ont été les principales difficultés rencontrées dans la collecte et la transmission de ces mémoires, et comment les avez-vous surmontées ?
En soit la difficulté n’existe pas ! Certains sujets s’inscrivent purement et simplement dans l’oubli. Dans ce cas, la formation à laquelle vous avez été sujet est utile s’agissant de recherche de documents ou d’informations. Ce n’est qu’un exercice universitaire qui engagera le traitement que vous jugerez efficace pour le sujet. Si des personnes responsables de services d’archives méconnaissent le sujet, elles seront toujours d’une grande aide car ledit sujet peut devenir un élément de la politique culturelle s’il est lié à la localité. C’est d’autant plus vrai si le sujet est fondateur d’une ville à l’extérieur des frontières ou s’il est inventeur d’une pratique devenue universelle ou encore s’il s’inscrit dans une pratique universelle. Je précise que la définition de vocable « universel-le » se lie selon la pensée de l’Académie française. Il est des cas plus délicats… s’agissant de l’histoire coloniale ou de discrimination ou encore des histoires ayant entrainé la mort de manière singulière, ou de façon criminelle du sujet. Et surtout, si les auteurs directs ou indirects de l’action coupable n’ont jamais été retrouvés. Oui, ces cas sont délicats et difficiles. Les porteurs du nom peuvent réagir, et faire appel à la justice car leur nom est impliqué dans un crime, même si celui-ci est ancien et qu’ils ne se sont pas responsables des actions de leur aïeul mais ils sont porteurs du nom. Dans d’autres cas, ce sont les préjugés favorables de civilisation qui dictent la conduite à tenir, bien évidemment, les Européens ne peuvent pas se comporter comme des monstres ou des êtres déshumanisés même si des auteurs qui sont des personnes noires dénoncent des faits liés à la terreur, des faits sordides et criminels depuis le 19° siècle.
Dans ma dernière histoire qui s’intitule « L’exil d’une reine sans trône » des personnes ont essayé de démonter l’argumentaire du livre car la reine était leur chose, un produit d’exhibition de la puissance coloniale française, un produit de la générosité subséquente de la colonisation française alors qu’elle était une victime de cette politique coloniale. Rapidement, vous comprenez que les Français ont une connaissance très réduite de leur passé colonial, y compris si des membres de leur famille ont participé à la politique et l’expansion coloniale pour fuir la misère et la précarisation de leur région natale. Cependant avec des arguments solides et une documentation importante, l’auteur que je suis, comme divers autres auteurs qui travaillent sur ces questions, nous surmontons ces difficultés. 

5- Au-delà des films et des livres, quelle est la contribution la plus significative que vous estimez avoir apportée à la reconnaissance et à la compréhension de cette « Mémoire partagée » ?
À cette question, je répondrais les festivals de cinéma mais cette réponse est facile puisque c’est l’ambition de chaque auteur-réalisateur. Je pense que le fait d’avoir inscrit mon nom dans l’histoire du cinéma, en particulier, l’histoire du documentaire français est un début. Je continue dans des espaces pan-caraïbéens, dans des espaces panafricains… J’essaye aujourd’hui, ce depuis plusieurs années, de m’inscrire dans un espace plus international hors des espaces francophones. J’utilise la photographie aussi, une image permet de contribuer à la mémoire partagée de façon plus directe et plus simple.

6- Comment percevez-vous l’évolution du discours public et sociétal autour de l’héritage de l’esclavage et de la colonisation depuis le début de votre engagement ? Y a-t-il, selon vous, une prise de conscience plus forte ou des résistances persistantes ?
L’évolution du discours s’est multipliée en plusieurs formes ! Il n’y a le déni tranquille sous couvert que les Africains seraient les premiers esclavagistes et vendeurs face aux Européens. La formule s’exclue toute remise en cause et prend des aspects nationalistes voire patriotiques selon le porteur de la parole. Cependant, il est frappant de constater que l’héritier de la culture de l’esclave ou de l’indigénat doive régulièrement se défendre ou se justifier d’une histoire subie et sous contrainte. Les interrogations, les discours, la politique de l’oubli les enferment dans le triple statut de victime, d’exploité et de maltraité or ce constat est aussi leur quotidien pour la majorité entre eux.
Les enfants de ces personnes qui sont nés en Europe, ou en France prennent le contrepied de ce constat, montrent une autre image du natif de l’Afrique, du l’Outre-mer français ou de la personne ayant mémoire de l’Afrique, du l’Outre-mer français. Le mot mémoire a son importance, il indique deux choses : le propos de l’Afrique, de l’Outre-mer français est privé et est souvent du foyer, et souvent si ces enfants sont venus au pays natal de leurs parents, ils n’en connaissent rien. Ce ne sont pas les vacances scolaires, et la durée de celles-là qui permettent une connaissance élargie du pays. À cela vous ajoutez le prix des billets des transports aériens et le coût que cela représente pour une famille, vous constaterez les contraintes pour de jeunes personnes de venir dans les pays des parents et d’exercer des retours fréquents. Et, vous comprendrez que le mot mémoire prend doublement racine dans la contrainte et dans le foyer. Les espaces de libertés sont de fait ceux que l’on retrouvera dans le pays d’accueil des parents, pays d’accueil qui est devenu le pays de naissance de ces jeunes personnes, pays qui est le leur. En conséquence, ils investissent et occupent les espaces comme n’importe quel citoyen issu du sol dudit pays. Une des résistances persistantes françaises est de parler à l’endroit de ces jeunes personnes, ou simplement à l’endroit de ces personnes, d’origine. Or, l’origine ne vaut que pour le produit ! Il est donc nécessaire de s’interroger dans ce pays, la France, qui a aboli l’esclavage deux fois, une première fois en 1794 et la seconde fois en 1848, qui acceptera l’esclavage illégal et par la suite appliquera le travail forcé. 

7- Vos œuvres contribuent à un dialogue souvent difficile. Quel message clé espérez-vous que le public retienne de vos documentaires et de vos écrits concernant l’importance de cette « Mémoire partagée » pour la société contemporaine ?
J’espère, tout d’abord, que le public apprend. L’apprentissage voire la pédagogie est mon premier objectif. Viennent, ensuite, la critique et le commentaire. À titre personnel, je ne suis ni pour la virulence ni pour la vindicte. Ce choix est établi par une question : comment me serais-je comporté au moment des faits à l’époque ? Je ne sais pas répondre à cette question de manière objective comme personne d’ailleurs. Et répondre pour soi à notre époque reste un décalage. C’est une usurpation !
Je retiens du public son silence. Un silence coupable souvent… Ce public bercé aux droits dans le pays qui a inventé la notion des Droits de l’homme et du citoyen reste muet. Ce même public qui est discret face aux époques du commerce triangulaire, à deux abolitions de l’esclavage, à l’esclavage illicite d’antan, au travail forcé et j’ajouterai que ce public est taiseux au regard des histoires qui émanent de ces socles. Il suffit de constater comment sont traitées ou enseignées les œuvres d’Aimé Césaire, de Mongo Beti, de Frantz Fanon ou de René Maran.
Il y a ces histoires mais il y a des histoires dans ces histoires. Il y a un contenu à ces histoires or ces contenus des auteurs vont les chercher sur le continent africain en ignorant que l’Europe peut avoir des contenus à ces histoires.

8- Face aux tensions actuelles et aux questions identitaires, comment la « Mémoire partagée » peut-elle, selon vous, servir d’outil de réconciliation et de construction d’un avenir commun, plutôt que de source de division ?
Il dépend d’où la question est posée. Les réponses sont différentes selon si l’auteur de celle-ci est en Europe, en Afrique ou aux Amériques et ainsi de suite. Il y a un autre paramètre à observer que veut on partager dans cette mémoire et vers qui partage-t-on. Votre question s’inscrit dans un raisonnement politique. Au moment de la conquête vers l’Ouest par les Européens et les « nouveaux étatsuniens » descendants d’Européens il y avait dans le même temps la conquête du Sud, l’Afrique, la conquête de l’Est, l’Asie. Encore par des Européens et leurs descendants…
Je vous laisse imaginer les réponses des Européens, qui centrés sur eux-mêmes ne s’interrogent pas. Au mieux, ils ne savent pas au pire, ils ne sont pas responsables or lorsque l’Afrique est observée, aujourd’hui, elle l’est au regard d’une conception européenne. Il vous suffirait de constatait du nombre d’Africains qui furent invités aux assemblées et aux conférences qui permirent le partage du continent.
En Europe, en particulier en France, sont vu comme envahisseur le nazi, l’immigré venant du Sud ou du Sud-Est sont vus comme colonisateur. C’est effarant lorsque que chacun possède une connaissance de l’histoire récente. Et, voilà des gens venus d’Afrique ou d’Asie costumés colonisateurs alors que leurs aînés eurent des rôles contraints et forcés dans les deux grandes guerres mondiales hors de leur localité. Votre question est politique, donc !

9- Quel rôle voyez-vous pour les nouvelles générations dans la perpétuation et l’enrichissement de cette mémoire ? Comment peuvent-elles s’approprier ces récits pour bâtir une société plus juste et inclusive ?
Le rôle des nouvelles générations ? Elles ne s’interrogent pas de la même manière que celle de ma génération. Je le constate. Je n’aurai pas d’avis trancher sur cette question. J’observe vers sont dans la continuité des combats intellectuels ou mentaux qui remontent loin dans l’histoire récente. Et, je pense continuation des implications de Kwame Nkrumah, de Nelson Mandela, de Modibo Keïta, de Sylvanus Olympio, de Julius Nyerere ou des fondateurs de l’Organisation de l’unité africaine. Il y a eu une rupture après l’assassinat de certains, les morts naturelles de divers autres mais ces implications faisaient partie de l’histoire des pays. Je peux penser, aussi, à Thomas Sankara ou Patrice Lumumba. Cependant ces ruptures ont peu duré sur l’échelle du temps. Et, je suis conscient de la relativité de cette notion. Je pense que cette jeunesse a rattrapé l’histoire, s’est glissée et s’est installée à l’intérieur de. De surcroit, la technologie du jour comme le téléphone portable, l’ordinateur portable, ces outils de mobilité ont favorisé l’appropriation de la jeunesse pour leurs récits, leurs histoires. Ce constat se fait en matière cinématographique et audiovisuelle. Cette jeunesse identifie leur malaise voire leur mal-être face aux colonisateurs et à leur histoire. Elle dénonce, elle crie, elle dit ! Et, cela sans haine ! Elle peut reprocher, elle le fait mais elle s’invente au quotidien avec les outils du moment. Il y a un permanence un équilibre entre ancestralité et modernité. Ces deux éléments fondent une nouvelle société africaine plus juste, plus inclusive au regard des rôles du genre. Ce n’est pas parfait car le processus est discret et non promu mais pour qui connait l’Afrique et ses géographies, c’est probant.

10- En tant qu’observateur privilégié des dynamiques mémorielles, quels sont les projets ou les thématiques que vous aimeriez explorer davantage à l’avenir, toujours dans le cadre de la « Mémoire partagée » ou de sujets connexes ?
Cette question est délicate… D’abord il y a l’histoire, la politique… Le social ! Je déteste victimiser, il ne faut pas compter sur un apport de ma part sur ce terrain de victimisation. L’Afrique a toujours eu son rôle dans l’histoire mondiale, l’esclavage, l’esclave, le travail forcé, l’emploi servile ou précaire le degré zéro du salariat comme la magnificence, le royaume, l’empire et parfois le pire tel Bokassa. Ce sont des histoires ! Des histoires qu’il faut raconter, je ne crois pas que ce dernier Jean-Bedel Bokassa ait œuvré pour la République centrafricaine et ses citoyens. À bien y regarder, il a œuvré pour la République française, ses citoyens et ses bourgeois.
Il y a beaucoup à imaginer, à raconter. La difficulté est comment raconter… Ces histoires sont à partager, car encore il s’agit de positionnement ! Une narration selon les principes du récit européen ou français vaut-il mieux qu’un récit centrafricain, sénégalais ou béninois ? Ou autre ?
Quoiqu’il en soit, il y aura des éléments récurrents sur lesquels l’impasse ne sera faite. Et, il y a autant d’exemples qu’il y a d’idées.

11- Au-delà de votre travail professionnel, y a-t-il une dimension personnelle ou émotionnelle particulière qui vous lie à ces histoires et à ces mémoires que vous mettez en lumière ?
C’est ma nature… Je suis né parisien, mes parents sont liés à l’histoire coloniale. Et deux axes différents et distincts de cette histoire coloniale générale. Or, lorsque je sors de chez moi, je rencontre des humanités qui me ressemblent, qui s’assimilent à mon cas. Il y a divers endroits, j’entends pays, au monde où je suis chez moi. En France, il y a des quartiers qui pourraient être chez moi. Il y a des villes ou des villages où je suis encore la curiosité exotique. Et, il m’est demandé de quelque île je viens. Je réponds poliment que je viens de l’Ile-de France. Hé bien, la réponse vexe les auteurs de la question ! D’autres me demandent mon origine, je réponds camembert ! Et, j’insiste en arguant que l’origine ne vaut que pour le produit et l’esclavage est aboli. Hé bien, les gens se vexent ! Cela est régulièrement surprenant pour moi, car jamais je n’interroge les personnes que je rencontre de la sorte ! Et, je passe sous silence les personnes qui insatisfaites m’interrogent sur mes parents. Là, la réponse est sans appel : ils ne sont pas de mon intimité. Je n’ai pas à répondre ! C’est constamment une demande à se justifier ou à justifier de sa présence. À vrai dire, il n’y a pas que les préposés à la Police nationale qui contrôlaient au faciès, certains de la population le faisaient en toute innocence et le sourire aux lèvres aux motifs de communication. Et, ils continuent à le faire ! Ces situations indiquent la difficulté pour certains à construire de l’altérité et confondent catégorisation et l’altérité. Elles indiquent aussi la difficulté de certains à s’insérer dans un monde où leurs repères bougent et sont démontés par une nouvelle ère de mondialisation. Je ne suis pas le seul à vivre ces désagréments. Mes amis et moi rigolons beaucoup de ces situations. J’avoue avec la montée de l’extrême-droite et de l’ultra-conservatisme les rires et les sourires sont plus rigides.

12- En tant qu’auteur, réalisateur et ardent défenseur du cinéma indépendant, notamment à travers votre engagement avec le Festival International du Film Panafricain de Cannes, quel regard portez-vous sur l’état actuel et l’avenir du cinéma et de la littérature africains, avec une attention particulière pour les œuvres béninoises ?
Je soutiens le Festival International du Film Panafricain de Cannes depuis le début. Son fondateur et dirigeant est aujourd’hui est un ami, un complice. Et, puis Basile Ngangue Ébellé est une personne camerounaise qui n’a pas une vision victimisée voire victimante ou exotique de l’Afrique. Et cela change au regard de certains festivals dont les fondateurs ont ce regard paradoxal et trouble sur l’Afrique et ses habitants.
Par ailleurs, il faut rendre hommage à Basile car il a permis à plusieurs films et différent(e)s réalisat(rice)eurs d’être visibles.
Encore, je le redis la littérature et le cinéma sont intéressants, car ils montrent et racontent des histoires qui sont ignorées en Europe ou en France. Elles racontent les dégâts de la colonisation, le dévastement de l’esclavage ou du travail forcé, elle le racontent dans ses aspects de la modernité et par ses formes contemporaines. Pour s’en convaincre, il suffit que regarder les quartiers des capitales, les moyennes et petites villes ou la ruralité. Il suffit de regarder cet équilibre entre ancestralité, tradition et modernité. Des villes, des quartiers, des villages sont de véritables décors de cinéma. J’aime. La littérature permet, déjà, d’avoir une première vision de cette Afrique contemporaine. Un appel au voyage, à la découverte voire à l’altérité.
Je regrette l’absence de circuit de distribution et de visibilité pour ses œuvres à l’exception des livres. Là encore, Basile Ngangue Ébellé a permis à diverses personnalités de mémoire africaine quelque soit la géographie de s’investir dans les métiers de la distribution de films.

13- Vous connaissez sûrement le Béninois, Julien Sinzogan, reconnu mondialement, qui a également « la Mémoire partagée » au cœur de son œuvre. Que pensez-vous de ses travaux ?
Je connais les œuvres de Julien Sinzogan, il a beaucoup travaillé avec Aude Minard de la Galerie africaine. J’adore ce qu’il fait, son message est universel. Les histoires qu’ils racontent le sont aussi. J’apprécierai d’avoir une de ses œuvres chez moi, j’aime ses trois grâces ainsi que sa révérance. Je pense son travail très féminin. Nous avons chacun une œuvre qui porte le même nom : Être ou ne pas être. Et, nous nous ne connaissons pas. Je ferai volontiers un documentaire sur lui et son œuvre.

14- Sur demande, Claudy Siar, un Afro-descendant multi-casquette, farouche défenseur des diasporas africaines et antillaises, originaire de la Guadeloupe comme vous, connu pour son engagement envers l’Afrique et les cultures afro-caribéennes, obtiendra bientôt la nationalité béninoise. Quelle est votre appréciation de cet acte symbolique du célèbre animateur et présentateur radio télé et quels sont vos rapports avec lui ?
Je connais Claudy Siar depuis ses débuts à la radio Média Tropical qui succédait à Radio Tropique. Cela ne nous rajeunit pas l’un et l’autre. Nous ne faisons pas le même métier. Au sortir de l’école, je me destinais à l’image, à la télévision ou au cinéma. Lui, c’était la radio et l’animation d’émission.
Nous avons toujours des liens amicaux et plus que courtois. Cela peut sembler distant, dit ainsi, mais cette distance est liée à nos formations et destinées respectives. Nous, nous sommes retrouvés soudés selon des motifs de solidarité au regard de manifestations, d’idées politiques régressives à combattre ou de manifestions concernant une journée nationale pour l’abolition de l’esclavage. Toutes les fois où nous nous rencontrons c’est toujours une joie.
Quant à son choix de devenir citoyen béninois, je respecte sa décision. Je crois que cela est intime et très personnel. Je suis heureux pour lui qu’il ait trouvé son lieu, son endroit !

15- Si vous deviez donner un conseil à un jeune créateur ou chercheur qui souhaite s’engager dans l’exploration de ces mémoires sensibles, quel serait le plus important pour vous ? Et quelle recommandation feriez-vous à la personne que vous étiez à vos débuts ?
D’abord, je tiens à préciser que je ne suis pas chercheur. À un créateur, je conseille la patience et la lecture, ensuite la vérification des faits. Et, j’ajouterai tourner autour du sujet. Le fait de créer autour de la politique ou avec comme élément principal la politique ne doit pas faire oublier que nous faisons du cinéma ou de l’audiovisuel et non de la radio filmée ou du journalisme. La politique ou l’histoire ne sont que des éléments de la narration. Tourner autour permet de trouver la bonne entrée à la narration. Ce n’est pas simple mais cela aide car de cette entrée dépendra l’histoire à raconter, avec ses rebondissements, ses allers et retours dans le passé, pour mieux composer le présent.
D’une manière générale, je conseillerai la lecture, l’écriture et les films. La lecture pour la clarté du propos, l’écriture pour la mise en forme de l’idée et le regard sur les films des autres pour l’apprentissage. En complément pour le cadre, je conseille la bande dessinée ou la photographie. Personnellement, je préfère la photographie tant pour le cadre que la lumière.

16- Quelle leçon essentielle souhaiteriez-vous transmettre aux jeunes du monde entier, et plus spécifiquement aux jeunes afro-descendants, quant à leur rôle dans la construction d’un futur plus équitable et la valorisation de leur héritage ?
L’honnêteté et la non-violence.
Être honnête est essentiel sinon les spectat(rice)eurs, les lect(rice)eurs le sentiront. Ils s’ennuieront vite, seront déçu(e)s et se retourneront contre le film, contre l’auteur.
La non-violence, car la violence est rarement utile. Elle peut être un élément du film, dans ce cas, il faut s’interroger si le budget le permet.

17- Pour conclure cet entretien, auriez-vous un dernier mot à adresser à Africavi Infos et à nos lecteurs ?
Je serai ravi de faire la connaissance des lect(rice)s d’Africavi Infos courant une conférence organisée par Africavi Infos autour de mes livres, de mes photographies ou de mes films.
Comme je serai ravi de répondre à votre invitation et de réaliser un film au regard croisé entre le regard de vos lect(rice)eurs et le mien. Chacun aura à apprendre des uns et des autres, moi le premier.
Merci à vous.

Monsieur Gérard Théobald, nous vous remercions pour cet échange si riche et inspirant, et pour le temps précieux que vous nous avez accordé. À très vite !